Guinée : chute d’Alpha Condé et collusion avec Jeune Afrique ?

Guinée : chute d’Alpha Condé et collusion avec Jeune Afrique ?

En 2010, à la suite d’une transition militaire qui a duré 2 ans, Alpha Condé est élu Président de la République en Guinée. La presse internationale le décrit alors comme premier Président démocratiquement élu du «jeune» État guinéen. Avec cette élection, les guinéens et les amis de la Guinée pensaient tourner la page des meurtres gratuits et des expéditions punitives qui existent dans le pays depuis un demi-siècle, notamment sous les régimes de Sékou Touré et Lansana Conté. Respectivement, premier Président de la République populaire révolutionnaire de Guinée et deuxième Président de la République libérale de Guinée.

L’élection d’Alpha Condé en 2010 a suscité de vives critiques et de sérieuses interrogations. Arrivé deuxième au premier tour de la présidentielle avec 18% des voix contre 44% pour Cellou Dalein Diallo (ancien premier ministre sous le régime de Lansana Conté), il est donné vainqueur au second tour avec 52,5% des voix. En violation systématique des lois électorales du pays, quatre mois s’écoulèrent entre le premier et le second tour de l’élection présidentielle.

C’était l’homme nouveau, qu’on aimait surnommer à Conakry, «l’homme aux mains propres» (une allusion faite à son refus de travailler avec Sékou Touré et Lansana Conté. Deux présidents, deux régimes qu’il a combattus politiquement pendant quarante ans). Très vite, les doutes qui ont entouré son élection ont été enterrés. Carte blanche lui a été donnée. Car son parcours politique, son militantisme et les valeurs qu’il a défendues, étaient en harmonie avec les attentes de la population. Il incarnait le renouveau, le changement et l’espoir. Il faisait l’objet d’un grand mythe en raison de toute une vie passée en exil forcé et parfois choisi en France. Il suscitait aussi l’admiration, on parle de lui dans les marchés de Conakry comme un grand intellectuel capable de redresser le pays.

Kouchner était perçu comme le vice-président de la Guinée

Toutefois, Alpha Condé n’a aucune expérience connue en dehors de son combat politique. Cela s’est rapidement senti dans sa façon de gouverner et même de s’entourer. Comme le rapporte France Info1, Bernard Kouchner, ami proche d’Alpha Condé voyageait tous les mois à Conakry et avait le statut de No Borders Consultants. Dans les cercles intellectuels et au sein de l’administration guinéenne, Kouchner était perçu comme le vice-président de la Guinée, ses déplacements donnant l’allure d’un chef qui bénéficie de toutes les faveurs du palais. Aussi, Alpha Condé a reconduit majoritairement les anciens hauts cadres de Lansana Conté. Certains étaient des proches conseillers, d’autres des ministres.

Après son premier mandat de 5 ans en 2015, il brigue un deuxième mandat qui aurait dû être le second. D’ailleurs, le président de la cour constitutionnelle d’alors, Kèlèfa Sall a donné le ton dans son discours lors de la prestation de serment d’Alpha Condé, le 14 décembre 2015. Discours aujourd’hui qualifié de prémonitoire, le magistrat guinéen interpelle le concerné en des termes clairs et avec une éloquence toute saisissante : «Évitez toujours les dérapages vers les chemins interdits en démocratie et en bonne gouvernance. Gardez-vous de succomber à la mélodie des sirènes révisionnistes. Car, si le peuple de Guinée vous a donné et renouvelé sa confiance, il demeure cependant légitimement vigilant»2. En coulisse, Alpha Condé reprochait au magistrat son discours et lui demandait constamment s’il était représentatif du peuple de Guinée pour affirmer que son second mandat en serait le dernier. Trois ans plus tard, en automne 2018, le magistrat perd sa qualité de président de la cour constitutionnelle. Le 3 octobre de la même année, un décret présidentiel entérine son exclusion. Ce qui peut s’apparenter à un règlement de compte, rend beaucoup d’acteurs de la société civile médusés.

En juin 2017, lors du Forum de l’Etudiant guinéen, organisé par le Ministère de l’Enseignement supérieur, Alpha Condé est l’invité d’honneur. Une fois dans la salle et à l’entame de son discours, il est interrompu par des étudiants, qui réclament à gorge déployée les tablettes qu’il leur avait promises. En colère derrière son pupitre, il saute sur place à pieds joints et lance : «J’ai été étudiant avant vous. Nous avons rendu l’Afrique fière de nous. Vous êtes comme des cabris, tablettes, tablettes, tablettes»3. La réaction colérique du Président qualifiant les étudiants de «mal éduqués» notamment, n’a pas été bien accueillie dans les universités de Conakry. Même au Ministère de tutelle, on fulminait qu’il n’avait pas à réagir ainsi. Première brouille mineure.

Les opposants… entrent en résistance et se radicalisent

Alpha Condé, ancien élève du lycée Turgot de Paris centre (autrefois 3ème arrondissement) et étudiant en droit de Science Po Paris puis de la Sorbonne était aveuglé par la Guinée qu’il aimait tant et dont il finit par en faire sa chose. Dès 2018, connaissant ses intentions pour briguer un troisième mandat et conscient du risque qu’il pourrait encourir, notamment pour son régime et sa sécurité personnelle, il crée une nouvelle unité au sein de l’armée guinéenne appelée Groupement des Forces spéciales. Laquelle sera commandée par Mamady Doumbouya, un légionnaire de l’armée française à la retraite. Cette unité sera dotée de tous les équipements matériels et logistiques notamment des blindés. Chargée officiellement de la lutte contre le terrorisme, l’unité des forces spéciales est décrite comme capable de «mener des missions de façon autonome, après infiltration ou parachutage en profondeur dans le dispositif adverse». Elle est aussi compétente dans la «recherche et la transmission de renseignement sur la nature, les moyens et les intentions de l’ennemi». Officieusement, c’est l’unité de dernier recours dans le scénario d’une attaque du palais présidentiel ; chargée de vite exfiltrer le Président de la République. Mais ironie de l’histoire, c’est tout le contraire qui se produira.


Le Lieutenant-Colonel Mamady Doumbouya est au centre. Photo prise à l’ambassade des Etats-Unis en Guinée. Publiée sur la page Facebook de l’ambassade, la photo a été retirée.

En 2019, alors que l’opposition et la société civile le soupçonnaient de vouloir faire sauter le verrou sur la limitation des mandats et de se représenter une troisième fois, Alpha Condé nargue tous les critiques. Il évite les questions sur ses véritables intentions, le mobile de ses actions et joue dans le clair-obscur. Pourtant, en décembre 2019, dans une allocution sur les antennes de la télévision d’Etat, la RTG (Radiodiffusion Télévision Guinéenne), il confirme sa volonté de faire modifier la constitution4. Quelques jours après, le projet de nouvelle constitution5 est diffusé par les médias. Plus le temps passe, plus l’horizon s’éclaire et les intentions se précisent.

Alpha Condé, cet animal politique se dirige droit dans la gueule du loup sans le savoir. Le 22 mars 2020, malgré tous les signaux faibles, des élections législatives couplées d’un référendum constitutionnel se tiennent dans une violence sans nom. Bureaux de vote et matériels électoraux saccagés. Des militaires, gendarmes et policiers répriment les contestataires dans le sang. De Conakry [la Capitale] en passant par Mamou [ville carrefour du pays] jusqu’en Nzérékoré [région située au sud-est], presque tout le pays s’embrase. Les opposants à un 3ème mandat d’Alpha Condé, composés de militants de l’opposition et d’activistes de la société civile mais aussi de journalistes entrent en résistance et se radicalisent. Le pays est au bord du précipice. Des morts dont on se passerait de donner des chiffres sont dénombrés.

Ni les manifestations géantes à Conakry et dans quelques villes, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger, notamment à Paris, Bruxelles, Québec, New-York et Dakar n’ont découragé le régime d’Alpha Condé de faire un troisième mandat. La «communauté internationale» (une appellation propre à l’Afrique pour désigner un ensemble très réduit, à savoir la Cédéao6, l’Union africaine, l’ONU, l’OIF7, la France et les Etats-Unis), les camarades et amis du Président guinéen l’en ont dissuadé. Bouffi d’orgueil, Alpha Condé n’avait cure des conseils et des mises en garde. Il a travaillé à ce que ses désirs et son aversion ne connaissent point d’obstacle.

Une révolte de la population est redoutée

Le 2 septembre 2020, il annonce officiellement sa candidature pour un 3ème mandat. Cela crée des scènes de violences dans la majorité des grandes villes du pays. Adolescents, jeunes, hommes et femmes furent tués dans le silence terrifiant d’une communauté internationale sonnée par la crise de coronavirus mais aussi par le multilatéralisme en souffrance. Alpha Condé déroule toute sa stratégie au prix du sang et des arrestations sommaires. Le 18 octobre de la même année, la présidentielle s’est tenue à Conakry dans une situation très tendue. Cela, en raison de propos à relent communautaire distillés notamment par le parti au pouvoir dont ses éminents ténors : Alpha Condé et son «épouse», Hadja Djenè Kaba.

Durant la campagne présidentielle, le parti au pouvoir et tout le gouvernement se sont employés à stigmatiser une partie de la population (la stratégie du diviser pour mieux régner) et empêcher l’opposition de battre normalement campagne. Des propos impropres dans la bouche d’un président furent tenus par Alpha Condé. Il s’exprime dans plusieurs allocations (mêlée de maninka [une des principales langues du pays] et de français) depuis le palais présidentiel Sékoutoureyah, d’où il faisait sa campagne en visioconférence et retransmise par le média de service public, la RTG, puis à Kankan le 19 septembre8 puis à Siguiri le 23 septembre9. Il affirme : «Les jeunes de la Haute-Guinée, particulièrement ceux de Kankan, je vous demande d’observer un peu l’ossature de cette élection. Le Foutah n’a présenté aucun candidat à part Cellou Dalein Diallo, ce qui implique que tous les autres candidats sont venus contre moi. Alors, ne votez pour personne si ce n’est pas le RPG. Les malinkés, comprenez que quiconque vote pour un autre candidat, a voté pour Cellou Dalein».

Alpha Condé avait perdu en popularité et en crédibilité, tant il a passé 11 ans au pouvoir à promettre la construction d’usines de bonbons, de transformation de la pomme de terre en purée ou encore de doter chaque étudiant d’une tablette et chaque tailleur d’une machine. Pour galvaniser son électorat, sa seule arme était d’avoir recours aux propos communautaires et bellicistes. Après avoir créé la psychose au sein de la communauté, Alpha Condé ordonne le 27 septembre en pleine campagne électorale, la fermeture des frontières avec la Guinée-Bissau, le Sénégal et la Sierra Leone. Cette fermeture intervient au moment où, le principal parti d’opposition, l’UFDG [Union des Forces Démocratiques de Guinée] dirigé par Cellou Dalein Diallo, acheminait du matériel de campagne10, dont des tee-shirts et des gadgets. Deuxième brouille, parce que cette fermeture des frontières a engendré des conséquences économiques importantes, en l’occurrence pour la population.

A l’origine de cette fermeture des frontières, plusieurs hypothèses

La première. Les trois pays entretiennent de bons rapports avec Cellou Dalein Diallo. Aussi, à en juger par les résultats des dernières élections en Guinée, il y détient un électorat presque majoritaire, même s’il est très marginal. Il fallait donc empêcher ces guinéens de l’étranger de voter en faveur du président de l’UFDG mais surtout de rejoindre le pays. Puisqu’officieusement, ils pourraient venir à soutenir les partisans de l’opposition lors de protestations électorales et postélectorales.

La deuxième. Le soutien affiché et totalement assumé du Président Umaro Sissoco Embaló (très apprécié des jeunes ouest-africains pour son franc-parler) à Cellou Dalein Diallo et la proximité de ce dernier avec le vice-président sierra-léonais, Mohamed Juldeh Jalloh, mais aussi son amitié connue avec le Président Macky Sall. Au demeurant, le Secrétaire général de la présidence de la République de Guinée, Naby Youssouf Kiridi Bangoura, justifie cette fermeture par des «faits graves qui se sont produits en Sierra-Leone, à Kambia exactement dans le secteur de Maboué dans un hôtel… pour planifier des actions qui peuvent toucher à l’ordre public et à la sécurité publique en Guinée»11.

Le 18 octobre 2020, l’élection présidentielle s’est tenue dans un calme précaire. Le 24 octobre, Alpha Condé sera donné vainqueur par la Ceni [Commission électorale nationale indépendante] avec 59,4% des suffrages exprimés, contre 33,5% pour son principal adversaire Cellou Dalein Diallo. Mais ce dernier s’était déjà proclamé victorieux de l’élection, le lendemain même du vote. Le samedi 7 novembre 2020, la cour constitutionnelle déclare Alpha Condé victorieux de l’élection et rejette les recours des candidats de l’opposition. L’arrêt de la cour constitutionnelle ayant l’autorité absolue de la chose jugée, donc insusceptible de recours, la crise s’installe définitivement et les bras de fer commencent.

Alors que le domicile de Cellou Dalein Diallo est encerclé par des camions de la Police et des pickups de la Gendarmerie nationale ; le siège de son parti investi et les mobiliers qui s’y trouvaient saccagés ; que le militant anti troisième mandat et membre du FNDC, Oumar Sylla dit Foniké Menguè est arrêté et en prison depuis le 27 septembre 2020, plus d’une centaine de militants d’opposition, de responsables politiques ou encore des membres de la société civile seront arrêtés et emprisonnés. D’autres réussiront à s’enfuir et s’exiler au Sénégal. Parmi les opposants détenus dans des conditions carcérales qualifiées de «suspectes» par Amnesty internationale12, des morts seront à regretter. Le 16 décembre 2020, Roger Bamba, membre du conseil national des jeunes de l’UFDG est déclaré mort en détention. Cela va choquer et émouvoir une grande partie de la population, visiblement impuissante face au régime d’Alpha Condé. Le témoignage glaçant de son épouse racontant ses dernières heures est relayé sur les réseaux sociaux.

Malgré le tissu social complètement effiloché, une précarité galopante et un isolement international de plus en plus visible, le régime d’Alpha Condé ne reculera devant rien. Interdiction de voyage pour les cadres de l’UFDG. Fragilisation totale de l’ancienne troisième force politique guinéenne, le parti UFR [Union des Forces Républicaines] dirigé par Sidya Touré. Intimidation d’opérateurs économiques nationaux. Création de médias parallèles pour contrôler l’opinion.

Plus de manifestations en Guinée. Indiscutablement, Alpha Condé a mis tout le monde au pas. A Conakry, on entend les mouches voler. Toutefois, derrière ce silence, une révolte de la population est redoutée, comme ce fut le cas des événements de janvier et février 200713. En outre, espérant avoir un répit en procédant à des arrestations sommaires, le régime n’en connaîtra aucun.

La chute du Tsar

Entre avril et août 2021, plusieurs grèves sont constatées à Conakry. En avril déjà, les huissiers de justice soutenus par des avocats entament une grève pour dénoncer le non-respect des décisions de justice. En juillet, grève du secteur des télécommunications pour protester contre la surtaxation du secteur des postes, télécommunications et assimilés. En août, grève des transports contre l’augmentation du prix du carburant.

À rappeler que le 1er septembre 2020, la veille même de l’annonce par Alpha Condé d’être candidat à un troisième mandat, s’est tenue une réunion dans la préfecture de Dubraka. C’est-à-dire, au domicile du kountigui [sage] Elhadj Sekhouna Soumah, personne morale représentant la région de la Basse-Guinée. Etaient conviés et présents à cette réunion, les trois autres sages des régions de la Haute-Guinée, la Moyenne-Guinée et la Guinée-Forestière. Ces sages, considérés comme des autorités morales et traditionnelles, étaient réunis pour adopter une position commune face au troisième mandat d’Alpha Condé. Etonnamment, ils ont été gazés par les forces de l’ordre. C’était un acte d’une rare gravité. Une audace triste. Un pas de trop venait d’être franchi. Une troisième brouille qui sape totalement l’image du régime et creuse le fossé avec le peuple.

Dans ce climat de méfiance et de rupture de confiance entre les acteurs guinéens, intervient le dimanche 5 septembre 2021, à la surprise générale, un coup d’État contre le Président Alpha Condé. C’est la chute du Tsar.

Ce coup d’État, une première en Guinée, est commandité par le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, le patron du Groupement des Forces spéciales guinéennes. Selon Aliou Barry, directeur du Centre d’analyse et d’études stratégiques de Guinée, spécialiste des questions de défense et de sécurité en Afrique : «l’unité des forces spéciales a été créée par Alpha Condé sur les conseils du Président Idriss Deby Itno14. Au départ, cette unité était chargée de lutter contre le terrorisme, les actes de pirateries maritimes»15. La manière dont le coup d’État s’est déroulé est digne d’un film de guerre d’Hollywood, où on met en scène l’influence militaire américaine.

Le récit du coup d’État est raconté doublement et différemment. Par Jeune Afrique qui raconte les événements sous un angle d’opinion et de commentaires. Par Africaguinee qui fait témoigner un «rescapé», et à ce titre reste dans l’exercice du journalisme.

Jeune Afrique a montré… qu’il est un hebdomadaire de connivence

Tout le contenu de l’article de Jeune Afrique qui traite du sujet, par ailleurs signé par François Soudan, laisse entrevoir une action de communication et non d’information. Démonstration.

Décrivant ce que Jeune Afrique appelle la «capture facile d’Alpha Condé», François Soudan affirme dans un article16 qui aurait simplement dû être un éditorial parce que rempli d’approximations, ce qui suit : «En ce début de matinée du dimanche 5 septembre, les petits détachements de bérets rouges qui gèrent les trois checkpoints disposés le long de l’avenue qui mène jusqu’à la grille d’entrée du palais sommeillent encore». Plus loin, il poursuit «Venu de sa base de Kaleya à Forécariah, en Basse- Guinée […] le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya fonce droit sur Kalouma, où il fait son entrée aux alentours de 8h du matin». Première bonne fausse information. Il faut savoir que les éléments des forces spéciales ont opéré entre 2h et 4h du matin. Cette information a été rapportée par Africaguinee. Le site d’informations guinéen a recueilli le témoignage d’un garde d’Alpha Condé, présent dans le palais cette nuit-là et blessé par les assaillants. Aucune source crédible n’indique l’heure précise à laquelle ils se sont introduits dans le palais.

L’éditorialiste poursuit : «Les soldats du BASP [Bataillon autonome de sécurité présidentielle] sont des fidèles du président». Première approximation. L’armée guinéenne, quelques soient les critiques qu’on pourrait lui porter, est une armée républicaine et non une armée régulière dont la vocation est d’être fidèle à un homme et non aux institutions. On aurait dit cela de l’armée ivoirienne par exemple, on comprendrait, au regard de sa configuration actuelle.

François Soudan avance encore que «pendant ce temps, si l’on en croit un témoin qui a pu se rendre sur les lieux après les faits, le palais aurait été entièrement visité par les hommes de Doumbouya et nul doute que les sacs de cash, qu’à l’instar de la plupart de ses homologues du continent, Alpha Condé conservait dans sa chambre et son bureau, n’ont pas dû échapper à leur convoitise. Un peu partout dans la capitale, mais particulièrement dans les quartiers acquis à l’opposition, des scènes de liesse succèdent à l’apparition des premières photos sur les téléphones portables». Une autre fausse information. Le fait de dire «sans nul doute» et tirer plus tard une conséquence en vue de faire passer une suspicion en une vérité est journalistiquement étonnant. Attendu que le journal affiche d’ores et déjà sa prise de position, d’autant que rien ne certifie encore aujourd’hui cette information. Aussi, la réalité est que les scènes de liesse étaient spontanées et ont commencé d’abord à Kaloum [centre-ville, qui accueille les sièges des institutions], ensuite dans les communes de Ratoma, de Matoto jusqu’à l’intérieur du pays : N’Nzérékoré, Kankan, etc. Limiter les scènes de joie aux seuls quartiers acquis à l’opposition est une insulte à l’intelligence.


Conakry, 5 septembre 2021, euphorie après le coup d’État contre le Président Alpha Condé. Source : http://urlr.me/5wyrW

L’article de Jeune Afrique parle de l’armée guinéenne ou encore de la Guinée comme une propriété privée d’Alpha Condé. Or, il n’en est rien. Les adjectifs possessifs qui remplissent ce récit en sont la démonstration. Mais connaissant les liens entre l’auteur de l’article et le régime d’Alpha Condé, cela ne peut pas surprendre.

Aussi, s’il n’y a pas d’armée «ordinaire» en Guinée comme l’affirme François Soudan, il est doublement faux de dire que le Président Condé «a toujours évité d’affronter les officiers supérieurs dont son fidèle Mohamed Diané lui signalait le comportement problématique, préférant les éloigner». Les faits.

En juillet 2011, le domicile privé du Président Condé fut attaqué par des éléments de l’armée guinéenne. Après cet événement, ce qui ressemble à une chasse à l’homme a été organisée. Plusieurs officiers guinéens seront arrêtés et condamnés à de la prison ferme. Beaucoup parmi eux n’auraient aucun lien avec l’attaque de la résidence privée d’Alpha Condé. C’est ce que confie dans une interview, l’ancien président de la transition (décembre 2009 à décembre 2010), le Général de brigade Sékouba Konaté dit «El Tigre» : «Tous ces gens [allusion faite aux officiers de l’armée comme le Général Nouhou Thiam17, aux commandants Julien, Saliou Diallo18, le colonel Sidiki Camara dit «De Gaulle»] qui ont participé à l’avènement de la démocratie en Guinée ; les gens ont profité pour faire des règlements de comptes»19. En conclusion, Alpha Condé a bien affronté les officiers de l’armée guinéenne.

En sus de cela, les articles traitant du coup d’État en Guinée, produits par le magazine, sont dans leur majorité orientés et ne résistent pas à la réalité. Il est à noter l’absence de tout parallélisme des formes, de vérité des faits tronqués, de manque de contextualisation, on en passe et des meilleurs. En produisant cet article, le magazine enverrait-il un signal de soutien au régime d’Alpha Condé, tout en pensant que la situation allait s’inverser ?

Autrement, Jeune Afrique a montré durant les 11 ans de pouvoir d’Alpha Condé, qu’il est un hebdomadaire de connivence qui prête allégeance aux autoritaires du continent et qui produit des éditoriaux à flux tendu souvent signés par François Soudan. Jeune Afrique nous dit comment Alpha Condé a chuté mais pas le pourquoi.

Pour faire une analyse sur les situations un tant soit peu honorables qui secouent la Guinée, il faut avoir une lecture équilibrée, la justesse de l’analyse est à ce prix. Prendre en compte la situation globale et revenir au fondement de la crise sociale et politique constitue l’arrière-plan essentiel de la compréhension du coup d’État et son lot de soutiens populaires.

Le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya a réussi son coup d’État simplement parce que le pays était au bord de l’implosion et lui-même était dans le collimateur du régime. En effet, les services de renseignement guinéens soupçonnaient sa proximité avec le Colonel président Assimi Goita, patron des forces spéciales maliennes. Selon toute vraisemblance, son arrestation était imminente. Il a donc anticipé et mené ce coup de grâce.

Blaise Pascale (Pensée sur la politique n°32), citant Walter Benjamin, s’interroge sur ce qui ressemble curieusement à la situation guinéenne : «Comment se soustraire et répondre à la violence du droit qui décrète illégitime tout ce qui ne le reconnait pas – sinon par un autre coup de force ?».

Kossa CAMARA

Manifestation du 28 juillet : la responsabilité du FNDC et le début du désamour

Manifestation du 28 juillet : la responsabilité du FNDC et le début du désamour

Jeudi 28 juillet 2022, jour de manifestation appelée par le Fndc et soutenue par l’Ufdg et l’UFR notamment. Jusqu’aux environs de 10h et 11h, Conakry était calme. L’appel à manifester n’avait pas été véritablement suivi. Après 11h, constatant le manque de mobilisation, les leaders du Fndc tentent avec succès de rejoindre Bambeto pour encourager les jeunes à sortir dans la rue. Cela sera suivi d’effet. Les jeunes commencent aussitôt à occuper quelques ronds-points dont celui de Bambeto. Alors que la manifestation était initialement prévue sur l’autoroute Fidel Castro et par ailleurs interdite, elle se passera finalement sur l’axe Hamdallaye-Bambeto-Cosa-Sonfonia, connu comme le fief de l’opposition et le bastion de l’électorat de l’Ufdg.

Le Fndc justifie son appel à manifester par le refus du CNRD d’organiser un cadre de dialogue inclusif et surtout et c’est la principale revendication, le retour rapide à l’ordre constitutionnel. Par le passé, le Fndc avait tenté de faire pression sur le gouvernement pour la nomination d’un médiateur de la Cedeao, une demande à laquelle les militaires ont finalement accédé. L’ex Président béninois, Thomas Boni Yayi, nommé médiateur de la Cedeao pour la Guinée, a effectué un déplacement à Conakry le 19 juillet suivi de Umaro Sissoco Embaló, président en exercice de la conférence des Chefs d’Etat de la Cedeao le 20 juillet 2022.

Le gouvernement de transition a fait des efforts pour organiser un dialogue

Sous l’égide du Premier ministre Chef du gouvernement, un cadre de dialogue a été mis en place et auquel les représentants du Fndc et des leaders politiques avaient pris part. Le Premier ministre Mohamed Béavogui était de bonne foi, c’est le ministre Mory Condé qui a joué au petit esprit en s’opposant ouvertement à la démarche du Premier ministre consistant à écouter et entendre les acteurs politiques et de la « société civile ».

Des efforts sont donc faits pour rapprocher les points de vue divergents entre le gouvernement, les acteurs politiques et les leaders de la société civile. Ces efforts, quoique pétard mouillé, méritent d’être soulignés.

Les revendications du Fndc sont louables. Elles devraient permettre le renforcement du dialogue et la convergence des intérêts communs. Il est aussi à encourager que la démocratie respire et s’exprime par les prises de parole civilisées et les manifestations autorisées. Il ne devrait pas y avoir d’un côté des organisateurs de manifestation (dont la posture commence à interroger) ayant introduit des demandes d’autorisation de manifester et au demeurant refusées, de l’autre côté une autorité administrative qui tente de faire respecter la loi et d’empêcher des troubles à l’ordre public que la Guinée n’a que trop longtemps connus.

Le Fdnc fait dans la défiance et montre des muscles qu’il n’a pas

Le discours du Fdnc est clairement celui de la défiance. Il fait montre d’une volonté d’en découdre. Or, aucune organisation et aucun mouvement avec de tels agissements ne devrait prospérer dans un pays. La Guinée traverse une période transitoire dite d’exception mais elle reste un pays doté de lois et des principes toujours en vigueur et auxquels tout le monde est soumis et chacun se doit de les respecter scrupuleusement.

Suite à l’appel du cabinet d’avocats français pour tenter d’influencer les militaires et payer pour cela, les liaisons dangereuses avec l’Ufdg dont le leader est attendu à la Crief et qui risque une inéligibilité du fait d’une probable condamnation, les frustrations d’Oumar Sylla dit Foniké Menguè après que sa candidature à la présidence du CNT a été rejetée pour son faible niveau, une interrogation demeure. Le Fdnc est-il conscient qu’il fait le jeu d’autres acteurs qui souhaitent purement et simplement un nouveau coup d’Etat et donc un nouveau régime en leur faveur ? Le Fdnc est foncièrement illégal et n’a pas à s’affranchir des lois de la République pour servir d’autoroute de déstabilisation de la Guinée. Beaucoup de guinéens l’ont soutenu dans son noble combat de lutte contre le 3e mandat d’Alpha Condé. Qu’en est-il aujourd’hui ? En dehors de l’axe précédemment cité et acquis d’office à l’opposition, les guinéens des autres localités, communes et régions sont probablement lassés. C’est une manifestation de trop.

Morts, blessés, enfants manifestants, la grande part de responsabilité du Fndc

Le Fdnc a une grande part de responsabilité dans les événements en cours et qui risquent de s’enliser. D’abord, sa responsabilité morale est engagée du fait de laisser des enfants de 10 à 15 ans braver, jeter des pierres et injurier les forces de l’ordre. Des enfants sacrifiés sous l’autel d’un combat partisan, loin d’avoir l’adhésion populaire ; ils sont en train d’être formés à l’incivisme et cela est très regrettable. Ensuite, le décompte des morts comme le faisait l’opposition est cynique et démontre quelque part qu’il s’agit d’un probable objectif visé qui semble avoir été atteint. Le Fndc n’est pas le peuple. Enfin, il ne peut jamais y avoir deux commandants dans un bateau. Le Fndc n’a aucune injonction à donner et aucun ultimatum à imposer au CNRD mais une demande à formuler. Le Fndc n’est pas un parti politique, pas une ONG ou une association légalement constituée et encore moins une plateforme de la société civile qui existerait en tant que telle.

Mamadi Doumbouya a une qualité dont on parle peu. Il écoute beaucoup. Il n’a aucune envie non plus de s’accrocher au pouvoir alors qu’il aurait malheureusement pu le faire. Cela, en annonçant les couleurs dès le 5 septembre 2021. Les travaux de la Crief même critiquables sont une belle avancée. Ils ont montré le niveau de détournement et de corruption dont souffre la Guinée. Ils ont également mis en lumière la nécessité pour beaucoup d’hommes politiques de s’accrocher à des partis politiques pour éviter des poursuites judiciaires et qui pourraient s’apparenter à une chasse aux sorcières. Les militaires débarrassent le pays des bandits à col blanc qui ont saigné financièrement la Guinée et qui sont devenus riches en entretenant des millions de personnes dans la pauvreté. Pourquoi se presser et organiser des manifestations quand des négociations sont en cours avec les partenaires de la Guinée ?

A vouloir toujours jouer la carte des mains invisibles qui luttent pour leur survie politique et se bomber la poitrine en arguant avoir réussi l’instabilité, le Fndc a créé un sentiment de désamour. C’est un mouvement qui ne fait plus rêver et qui devient au gré des événements une partie du problème à la crise actuelle dont il est tout à fait comptable. Rien ne justifie une telle violence.

Les quatre morts dont parle le Fndc méritent que justice leur soient pleinement et rigoureusement rendus. Que les coupables, les commanditaires et tous ceux qui sont impliqués d’une manière ou d’une autre, soient également traduits devant le prétoire du juge. La Guinée n’est pas une jungle où chacun peut régner selon son bon vouloir. Des enquêtes sérieuses et approfondies doivent être diligentées pour comprendre le ressort de la manifestation du 28 juillet et son mobile. Les services de renseignement domestique et extérieur sont à mobiliser à cet effet.

Manifester pour le retour rapide à l’ordre constitutionnel alors qu’au même moment une médiation est en cours et la Cedeao s’est félicitée de sa dernière visite en Guinée, est irresponsable et condamnable avec fermeté.  Le fndc développe un esprit d’arrogance alors que sa capacité de mobilisation est interrogeable.

Il y a une fatigue et une lassitude chez les guinéens à regarder impuissamment leur pays sombrer dans l’instabilité et faire la Une des médias internationaux de manière dégradante. Le changement doit être courageusement opéré. Que le vent de la transition touche les quatre coins de la Guinée.  

Kossa CAMARA

Consultant en Communication